3. En résumé, la fin du livre premier

(pour qui aurait quelque retard ou qui confondrait Augustin et René, Antoon et Henri, Marie-Caroline et Ninon ou encore Lazare et Norbert)

Nous commencerons l’ultime partie de ce livre premier au Grand Morne. On y voit Marius Veyrand guetter un nègre, Congo, certes homme libre, Grammont l’ayant affranchi, mais homme à la peau noire, ce qui suffit pour le désigner aux yeux clairs comme un esclave. Congo dispose d’un parchemin sur lequel un étrange message est écrit. Nul doute, s’il creuse, c’est parce qu’il est à la recherche du trésor de Grammont: la cachette est indiquée sur le parchemin, certes de façon sibylline.

La fouille est vaine, il faut chercher ailleurs. Patelin, Veyrand propose à Congo de partager le butin. Le pauvre nègre n’a pas le choix, un tromblon dans la main du pirate l’incitant à ne point trop discuter. Mais dès qu’il a le dos tourné, Veyrand fait feu et le tue.

C’était un retour en arrière. À présent, Veyrand, qui veut enlever Antoon, est dans les Provinces Unies en compagnie de gendarmes ayant mission de l’épauler, lui le brigadier du secret du roi, persuadés qu’il faut récupérer l’héritier d’un chef camisard sans faire trop de vagues – traduisez par sans tuer personne.

Le coup de main réussit. Lazare, Cronfestu et Mafumba se libèrent de leurs liens et suivent les traces des ravisseurs, qui les conduisent à un moulin où les ravisseurs se trouvent parfaitement immobiles, et pour cause: ils sont morts. (La raideur des gendarmes est depuis ce jour pour ainsi dire devenue légendaire.) Antoon est là, Lazare entre. Veyrand se présente comme le sauveur du garnement. Les cinq s’en vont vers La Haye. Cronfestu, alias René de Triviers, a naturellement reconnu Marius Veyrand mais celui-ci, d’un regard, lui fait comprendre qu’il faut faire mine de ne pas se connaître.

Le plan de Veyrand est simple: échanger Antoon contre un parchemin que possède Ninon la Mort en se présentant à elle comme celui qui a récupéré son fils Henri jadis disparu, prétendument aux mains du pirate La Buse et en lui laissant en prime Lazare et Cronfestu, désigné comme celui qui a trahi. Ninon tend le parchemin (auparavant bien évidemment copié) à Veyrand.

Les deux malheureux otages, piégés par Mafumba qui les a ligotés, vont passer un très mauvais quart d’heure dans une cave. Marie-Caroline de Jussieu-Fronsac, marquise de Montmaur, nom sous lequel elle est connue dans le monde, dispose des services redoutables d’un sicaire gigantesque et puissant, le dénommé La Pogne, lequel va pouvoir se divertir comme il l’aime, soit assez cruellement, il faut bien l’admettre.

Mais les baffes généreusement distribuées auront un curieux effet: Lazare sort de son amnésie et se sait désormais Norbert Lachassaigne. Ninon, à qui Cronfestu – mais le croit-elle? – apprend dans l’intervalle qu’Antoon n’est pas Henri et que Veyrand l’a roulée, veut aussi sec filer au port (la langue française a de ces images!) où le pirate, qui a maintenant les deux parchemins en sa possession, a déjà largué les amarres selon toute vraisemblance vers Hispaniola, toujours à la recherche du trésor de Grammont. Elle charge La Pogne de terminer le travail. Mais Cronfestu les sauve de la mort en faisant observer à La Pogne qu’il s’apprête à occire le médecin qui lui a jadis sauvé la vie à Nieuport, comme en témoigne le médaillon qu’il (La Pogne) lui a laissé et que lui (Lazare, enfin, Norbert, vous suivez?) a gardé sur lui. Craignant d’être maudit pour l’éternité, le géant les laisse filer. Pour la première fois, La Pogne a désobéi à Ninon, mais elle comprendra.

Ninon décide de rentrer à Montmaur en compagnie du rétif Antoine (Henri, quoi!) qui passe son temps à essayer de s’échapper. Heureusement, à Liége, comme on écrivait alors, elle dispose d’un interlude musical qui la calme pour un moment. Rien de tel que les mains habiles d’un organiste de renom, maître de chapelle du prince-évêque, j’ai nommé le fameux Didier Kerkignoul, pour tout oublier l’espace d’un instant. Ce qu’elle ignore, et qu’elle n’a donc nul besoin d’oublier, c’est qu’elle est suivie par Norbert (ex-Lazare) et Cronfestu (ex-Triviers), lesquels font une halte à Étrépigny, où un ancien pirate se cache astucieusement sous les traits de Tape-à-Gaille, que bien des paroissiens prennent pour un benêt. À propos de paroissiens, à Étrépigny, vit ou plutôt se meurt un étonnant curé, Jean Meslier, auteur d’un manuscrit où il détaille les méfaits des religions et où il s’étend sur l’inexistence de Dieu. Meslier se meurt, Meslier est mort, une fête est organisée, Norbert s’impatiente un peu mais les voilà repartis, le manuscrit avec eux. Direction Montmaur, certes, mais c’est encore loin, surtout sous cette pluie terrible qui file le bourdon à Cronfestu, soudain pris d’une angoisse existentielle qui s’en va combattre son agnosticisme tranquille. Le voyage est d’un grand morne, entre l’apothicaire qui s’interroge et le médicastre qui se hâte.

Une étape les mène à Beaune chez un fournisseur de l’apothicaire. Là, les bons soins de Lazare (c’est-à-dire de Norbert, mais quand il a retrouvé la mémoire, il n’a pas perdu ses compétences médicales) sauvent le fils du moutardier, lequel s’écrie que c’est un miracle. Cronfestu s’en persuade aisément. Le manuscrit est planqué chez ce brave Tistet Giboulot, va savoir si ce n’est pas ce brûlot qui courrouce le Très Haut… Allez, tout ira mieux!

Le soleil d’ailleurs est revenu; les deux comparses décident de couper au plus court; ils s’engoncent dans la Dombes, boueuse, marécageuse, fangeuse et dangereuse, la voie de la Saône étant impraticable à cause des pluies récentes. Cronfestu donne tous les signes d’une superstition grandissante et semble s’en remettre à Dieu sait quelle grâce (la Sienne, peut-être) tandis que seule l’amitié et la reconnaissance de Norbert lui permettent de placer un couvercle sur la marmite bouillante de son exaspération. L’apothicaire déniche, quelque part entre Rastreins-Vallée et Tech-Tudons, une abbaye vouée à Saint-Bernardin dans laquelle le duo, épuisé, harassé, fatigué, crevé, bref, fatigué, passera une bonne nuit de repos.

Ce sera le cas de Norbert. Les yeux clos, il rêve quand soudain son ami le secoue: il faut fuir, Saint-Bernardin est en feu! L’abbaye s’embrase; les moines se défenestrent, suivant dans la chute leur abbé, le père Eugène-Pacôme de Ramponneau; les pèlerins rôtissent dans le brasier (décidément, il est écrit qu’il n’y a jamais de miracle pour les pèlerins) – et voilà nos deux héros cheminant à nouveau vers Montmaur, l’ancien toujours plus mal en point, voyant des signes divins partout, et le jeune ne voyant son fils nulle part mais se rendant compte qu’il est temps de faire halte pour reconstituer tant soit peu les forces effacées de Cronfestu, dont les intestins partent en grève du zèle.

C’est l’heure d’une de ces haltes obligées. L’orage s’annonce, et plus encore que la vidange des tripes du vicomte de Triviers, ce qui soudain les menace, c’est un bandit armé d’une lance qu’il brandit et tient bien haut. Cronfestu (le vicomte, donc, faut-il vous le répéter une dernière fois?) le maudit et jure que les feux du ciel vont se déchaîner sur le malandrin – et de fait, anticipant d’un demi-siècle l’invention de Benjamin Franklin dont il emprunte le futur rôle, le brigand est foudroyé par un éclair qui l’emmène en enfer, son complice détalant de ce plateau inculte et désolé où il leur faut s’arrêter. Le hameau le plus proche entoure le mas Rebuffat. Quelques bicoques forment le village où Cronfestu, qui se sait sauvé, notamment grâce à son dernier bienfait, la punition de Saint-Bernardin, passe de l’autre côté sur les ailes d’un perroquet géant dans une apothéose dont la description est appelée à rester à la postérité comme une page immortelle de la littérature française, laissant seul parmi tous ces Rebuffat, dont je vous épargne le portrait tant ils sont antipathiques, un Norbert Lachassaigne autant désemparé par la perte de son ami que par la perspective peu réjouissante de n’avoir plus aucune chance d’un jour revoir son fils.

Ainsi finit le livre premier. (Maintenant, s’il y a un livre premier, belle lectrice, gentil lecteur, tu t’en doutes, il y aura un livre second.)

(à suivre)*

*et de très près.