Chapitre treize : Mise en plats (0/5)
Le 4 août 1849,
Ma chère sœur,
J’ai bien reçu ton courrier daté du 24 juillet (je m’émerveille toujours des facilités que nous offre un service de poste moderne !) et j’ai compris que tu me reprochais à demi-mot de ne pas consacrer plus de temps à notre correspondance. Il est vrai que ces derniers moments furent tant occupés que je n’ai pu en faire ma priorité. Et que t’aurais-je appris, sinon à te donner une liste austère de préparatifs, dont nous voyons à présent l’aboutissement ?

Comme je te l’ai dit, on m’a commandé la préparation d’un banquet. J’ai longtemps cru que ce projet ne verrait pas le jour, mais je dois me faire une raison. Il va s’agir de régaler les membres de la Société Coloniale d’Alger, qui regroupe les notables les plus importants de la cité ; de surcroît, Monsieur de Saint-maur qui est le commanditaire du banquet en plus d’être une sorte de gouverneur, a l’intention d’inviter quelques diplomates et ambassadeurs – ceci pour te figurer que l’affaire est d’importance et qu’on ne parle que de cela !
L’on place beaucoup d’attentes sur ma personne. Bonne ou mauvaise fortune ? Nul ne semble se soucier que je ne serais peut-être pas à la hauteur des attentes. Il a suffi que je sois classé au nombre des cuisiniers de Paris pour être considéré comme un Vatel ou un Carême, en dépit de mon manque d’expérience, tant tout ce qui provient de la capitale est auréolé de prestige.
Monsieur Dejazet, dont je t’ai déjà parlé, me rassure et me soutient. Il souhaite un service mixte, avec un buffet à la française, doublé d’un service à l’assiette. Le menu est presque en voie d’achèvement (il faut que monsieur de Saint-Maur donne son aval sur chaque détail). Je disposerais de tout le matériel nécessaire. C’est une merveille de constater qu’il a pu faire apporter ici ce qui se fait de mieux ! Quant au service, il sera assuré par les domestiques des officiers, car tous s’entendent pour faire une réussite de cet évènement.
Tout cela pour te figurer que mes occupation croissent au fur et à mesure que l’événement se rapproche. Je me lève matin, sitôt le chant du mouettesinne (c’est l’homme chargé de l’appel à la prière du matin. Il monte sur une plate-forme qui est dans une de ces tours coniques que nous voyions sur les gravures de père et de là-haut, il fait résonner sa voix de stentor. Ce sont d’étranges modulations qui sont pour les musulmans ce que sont les cloches chez nous). Je me débarbouille dans un petit cabinet (les immeubles pour les européens sont très modernes, il y a un cabinet dans chaque appartement) et je me rends directement au Grand Hôtel, où je prends une collation – généralement, je goûte ce que j’ai préparé la veille. Je griffonne quelques notes puis j’abandonne la besogne pour m’occuper du déjeuner des ouvriers. C’est une tâche que je n’ai voulu remettre, tant elle me procure de satisfaction. C’est aussi l’occasion de fréquenter les marchés et les étals de la ville. Bien souvent, Joseph m’accompagne, il me sert de portefaix et de truchement, car il parle parfaitement le langage de la place et connaît les usages. Ensuite je prépare le déjeuner (j’ai toujours une pensée pour qui tu sais !), qui est servi vers les onze heures et la demie. Je mange avec les ouvriers puis, comme les heures sont ici très chaudes, je fais une sieste sur la banquette de ma cuisine. L’après-midi, lorsque je suis libre d’occupation, je vais au bain maure (qui sont tout pareil que nos étuves), auxquels le sergent Payeulle m’a initié. Ses blessures le font beaucoup souffrir et il dit que cela lui fait beaucoup de bien. C’est un homme à l’humeur changeante, qui peut être gai comme le pinson mais être précipité dans le même quart d’heure dans la plus noire désolation (je n’aurais cependant pu rêver chaperon plus tolérant, aussi vivons-nous dans la meilleure harmonie). Vers les dix-sept heures, Monsieur Dejazet me rejoint et nous travaillons à l’élaboration du banquet. Ceci nous prend trois heures, au terme desquelles je vais me divertir à la terrasse de l’établissement d’en face. C’est un estaminet (Payeulle tire presque sans arrêt sur sa pipe) où l’on sert d’excellentes limonades. Nous y passons une heure ou deux à regarder la promenade et à causer, puis nous rentrons à notre appartement. Cela je t’en parlerais la prochaine fois car j’ai peu de temps avant de cacheter cette lettre et la faire partir par le vapeur.
Je t’embrasse. Salue tout le monde de ma part. J’escompte être de retour pour les fêtes.
Fraternellement, Hippolyte-le-grand-veneur !