L’épisode du jour

Mis en avant

Le vie après la mort (V)

De trop lourdes valises

Septembre 2002, la vie reprend. De l’extérieur, je dois apparaître fatigué, certes, c’est normal. Un peu distrait. Un peu éteint. Fatigué, vieilli, usé, doit-on penser.

Un jour, je n’y tiens plus. J’appelle Charles Brunel avec l’intention de lui dire clairement les choses. Il prend ma tension: trop élevée.

– Tu stresses. Tu devrais…

– Prendre des vacances? Il y a dix jours j’étais en Bretagne.

– Tu devrais oublier tout ça. Cette nuit épouvantable. Je n’aurais pas dû te laisser. J’ai manqué par lâcheté à mes devoirs de fraternité.

– Tu ne m’as pas laissé. Tu as été fraternel et efficace. Tu ne m’as jamais déçu, Charles. Il y a des fonctions que tu as remplies bien mieux que moi.

– J’ai manqué de courage, Thomas. J’aurais dû te poser une question. J’ai eu peur que tu me juges.

– Si j’avais forcé la dose? C’est ce que je voulais te dire.

– C’était l’évidence. Peut-être voulais-tu que nous en parlions à ce moment-là? J’ai eu peur de plein de choses, que tu me mentes pour éviter tout ennui, mais j’aurais pu te rassurer, que tu te demandes de quel droit je te posais la question, que tu trouves déplacée une discussion pareille dans la chambre d’une morte, que tu n’avais tout simplement pas envie d’en parler…

– Tu es surtout un type bien et un médecin compétent qui a fait une allusion montrant que tu n’étais pas dupe. J’aurais pu, j’aurais dû embrayer. Moi aussi, j’avais peur que tu me juges. Avais-je le droit de faire ça? Cela me hante, Charles. J’en viens à me demander si je ne l’ai pas fait pour que ça finisse, pour me débarrasser du poids qu’elle était… Si je ne suis pas vraiment coupable! À plusieurs reprises, j’ai souhaité, oui, vraiment souhaité qu’elle meure, qu’on en finisse, c’était trop dur à vivre pour moi aussi, tu comprends? Me suis-je écouté surtout? Et ce qui me hante, aussi, c’est que je n’arrête pas de remonter dans le temps, de chercher toutes mes fautes, toutes mes erreurs, dans cette histoire qui s’est étirée sur quarante ans mais qui n’a duré que quelques mois!

– L’avantage des catholiques, c’est qu’ils ont la confession, sourit Charles Brunel. Je n’ai ni à t’absoudre ni à te condamner, tu n’es pas plus catholique que moi et comme toi, je ne vais plus au temple non plus, ou du moins plus à celui-là, nous avons préféré celui où nous nous retrouvons deux fois par mois. Je ne te l’ai jamais dit? J’ai été inspiré par ton exemple. Si toi, qui avais un an de moins que moi, tu avais eu le courage d’affronter ton père, je pouvais bien affronter le mien. Le pourquoi des choses, finalement, tu sais… Mais tu es mon patient, tu es mon ami depuis le lycée, tu es mon frère, tu ne vas pas bien et tu trimballes des valises trop lourdes pour toi. Cette nuit-là, tu as été toi-même comme toujours, efficace. Tu as fait exactement ce qui était attendu au moment convenu. Avais-tu le droit? C’est une question sans réponse. Elle n’a donc aucun intérêt. Et avais-tu le droit de ne pas le faire, si tu veux te placer sur ce terrain? Elle le voulait. Tu tournes en rond avec tes valises. Pose-les, nom de Dieu!

La suite vendredi prochain. Nous ne sommes plus très loin de l’épilogue. Enfin, des épilogues…

En attendant, vous pouvez aussi acheter « L’apaisement », tout frais sorti de presse. Je recommande chaudement cet excellent roman de l’entière main d’un de nos écrivains, P.-J. Boussingault.

Contrairement à beaucoup, il n’aime pas qu’on lui fasse de la publicité. J’en fais: achetez-le. Et au premier qui dira que les auteurs n’aiment faire la promo que de leurs propres ouvrages, je dirai: « Vous voyez bien que ce n’est pas toujours vrai! » car ici au Feuilleton, c’est la littérature qu’on aime et tant le plaisir d’écrire que celui de lire qu’on encourage.