Le tintamarre intérieur (73)

Les pâtes aux tellines (IV)

La piqûre

J’ai débarrassé la table. Nous sommes rentrés. Je l’ai portée jusque dans la chambre. Les draps étaient frais. Elle a réclamé une chemise de nuit propre. Elle s’est couchée. J’ai préparé la piqûre du soir avec la dose de morphine prescrite. Elle m’a regardé faire et elle a murmuré:

– Tu m’as bien comprise. Il y a des lettres dans le tiroir de mon bureau. Une pour toi.

J’ai obéi. La dose était mortelle. Elle m’a souri. La piqûre lui a fait un peu mal.

– Assieds-toi et donne-moi la main… Pas de mélo! Deux mots et d’ailleurs il y en a trois, je ne sais pas pourquoi on dit toujours deux mots en parlant de ces trois-là: je t’aime. Si, deux mots: mon Thomas. Ou un seul: merci. J’aurais cru que j’aurais ce courage. J’ai dû te le déléguer. Je t’aime, mon Thomas. Merci d’avoir été là comme tu me l’avais promis il y a si longtemps. Reste sûr toute ta vie que je t’ai aimé.

Les choses ont dû aller vite. Elle a fermé les yeux. Je ne sais pas combien de temps elle vécut encore. Sa main sans force mais tiède encore m’indiqua que Cécilia Vignol était morte. Mu par d’idiots réflexes professionnels, je vérifiai son pouls. Je me suis alors rendu compte que je ne lui avais pas dit un seul mot. Je suis resté stupéfait. Il était littéralement incroyable qu’elle fût morte alors qu’en lui injectant la morphine, je savais très bien qu’elle allait mourir. Que je la tuais. J’essayais de suspendre le temps en m’octroyant un délai qui prolongeraient sa vie, puisque j’étais le seul encore à la savoir morte. J’allais devoir téléphoner et à chaque fois que j’allais prononcer ces mots, elle est morte, elle mourrait une nouvelle fois.