Chapitre XIV. Mortes années

Chapitre XIV : L’attente (1)

Un moment je suis assis dans la petite salle qui jouxte le prétoire. Comme depuis tant et tant de temps d’immobilité, comme si j’étais la goutte d’eau charriée par le fleuve, comme la pierre qui regarde l’étoile, j’attends. Cela fait déjà presque deux ans que j’attends – on peut parler de patience mais en réalité, rien de cela dans mon attente : j’attends dans un monde où le temps n’a pas le même sens qu’ailleurs, mais il n’y a rien de celle du sage dans mon attitude. J’attends parce que je n’ai rien d’autre que je puisse faire, j’attends comme je respire.

Au début, j’y crois encore. Je dis mon fait, je détaille mes pensées. Je parle de donner un sens à la mort de Camille, je parle du fleuve, de la vallée, de ces gens, qui vivent là depuis toujours et qu’on méprise. Et sur lesquels on se méprend.

Je serais parfois intarissable si la clique de l’instruction ne me coupait sans cesse la parole, orientant sans cesse mes déclarations dans le sens qui lui convient. Alors j’opine ou je me tais. À quoi bon ?

Et d’ailleurs, c’est vrai : je suis incompréhensible. Mes pensées s’entrechoquent, on me donne la parole et c’est comme toujours mauvais, décousu. Je parle mal, ou à côté, je ne suis pas stratégique. J’ai l’impression que mon avocat est effondré, il me lance des œillades, pose sa main sur mon avant-bras, temporise.

C’est qu’on a des choses à me faire dire : je suis le monstre, le révolutionnaire, l’incivique. Faut-il une âme noire pour traverser une onde médiévale, grimper au créneau et égorger toute une garnison ? Moi, je suis pire qu’un écorcheur. Ma dague ensanglantée a éviscéré tout un département et, terroriste sans remords, je tergiverse, je biaise, je maquille, je regimbe. J’ai pourtant tué le plus vieux fleuve du monde.

Un moment je vous emmerde. Pensez ce que vous voulez.

Par exemple qu’on me réveille dans un bruit de serrure, que trois silhouettes s’encadrent dans la porte, qu’un ratichon s’avance avec un air compassé, que mon avocat bredouille quelque encouragement. Et qu’enfin j’abdique dans un mouvement d’épaules qui tombent, pour hâter le supplice. Allons, qu’on m’éclaircisse la nuque ! qu’on m’échancre le col et qu’on me coupe la tête !

Qu’on fasse vite : je n’en peux plus d’attendre.

Je voudrais tous vous voir crever.

Chapitre XIII. L’attentat

Chapitre XIII : Pas d’objections pour Caroncule (1)

Patte Blême était une femme qui ne se décourageait pas face à l’adversité. Au contraire même, l’imprévu la stimulait.
Elle goûtait plus que tout les réunions de son cabinet, spécialement lorsque l’objectif en était la planification d’opérations policières de grande ampleur : elle aimait les plans élaborés, minutés, où elle pouvait déployer toutes les ressources de son esprit supérieurement organisé. Elle en éprouvait une grande jouissance intellectuelle, sans parler de la satisfaction supplémentaire qu’elle tirait d’être la seule femme dans un milieu d’hommes.
La seule, mais aussi le chef ; aussi avait-elle parfois tendance à adopter une tactique contestable, dans le seul but de se sentir remise en cause et de pouvoir exercer son autorité supérieure, coûte que coûte.

C’était sans doute l’aiguillon de l’orgueil qui avait poussé Patte Blême à balayer les objections concernant le déroulement de l’opération Caroncule, planifiée lors de la réunion du lundi précédent…

Ce jour-là, l’orgueilleuse Patte Blême était de mauvaise humeur. Non seulement la ligne qu’elle défendait depuis le début était définitivement enterrée – elle en avait reçu confirmation du ministère -, mais encore certains articles de la presse locale lui étaient défavorables, ce qui était insupportable à sa fierté. Il lui était reproché d’être pusillanime, de faire le jeu des extrémistes ou des rêveurs en privilégiant la discussion. Pour la majorité bien pensante, convaincue qu’il n’y avait pas d’alternative à la fermeture, cette modération était intolérable : l’État se devait d’être inflexible.

Chapitre XII. le salaud qui convenait

Chapitre XII : Le salaud qui convenait (1)

Je ne crois pas à la fatalité, pas plus que je ne cherche à me justifier. Me justifier de quoi, d’ailleurs ? La vérité a été établie, judiciairement parlant, et j’ai payé ma dette. Quant aux regrets, si j’en éprouve, ce n’est pas dans un sentiment de culpabilité qu’il faut en chercher la cause. Je suis coupable, et non victime.

J’ai bien écrit que je n’étais pas victime. En aucun cas. Seulement, à l’heure de détailler l’absurde déroulement du drame, je voudrais que le lecteur se souvienne – lui qui doit avoir gardé en mémoire le scandale qui a découlé de mon action – à quel point la moindre de nos intentions nécessite plus une conjoncture favorable qu’une résolution ferme pour se voir réalisée.

Dans mon cas, j’affirme que la convergence des divers éléments qui m’ont mené à devenir un criminel relevait plus de la coïncidence que d’une volonté affirmée : s’il était clair que mon crime était un geste politique, m’accuser de faire partie d’un groupe terroriste était une commodité de l’opinion, contre laquelle je n’aurais même pas eu la force de lutter, tant cette accusation me semblait loufoque.

Au bout de deux jours de garde à vue, même si je m’étais moi-même livré à la police, on ne voulait pas l’entendre : de guerre lasse, j’ai fini par adopter les explications qu’on me servait sur un plateau. Plus tard, lorsque la question de la responsabilité de Camille dans la liquidation du Maquis des Manises est venue sur la table, j’étais tellement abasourdi puis dégoûté que je n’avais même plus envie de faire entendre mon point de vue. Mon seul désir était de retrouver mon cocon carcéral au plus vite, et que toute cette comédie s’achève. C’est ainsi qu’on peut dire que je fus un prévenu exécrable, un accusé piteux, un condamné docile et un détenu modèle.