Chapitre VII. Une solution transitoire

VII. Une solution transitoire – Le plan (1)

Avec cette pluie, il faut du chêne, quelque chose qui ne soit pas poisseux, quelque chose d’assez fin pour être léger, d’assez gros pour être solide ; il faut que ça colle à la paume. Voilà que tu tournes une branche de chêne dans ta paume : ce sera parfait.

Le contremaître est réglé comme un métronome. Il fait son travail, il a un programme à respecter : il passe d’homme en homme selon un ordre immuable et accorde à chacun les mêmes minutes de récrimination.

Encore deux postes à faire – deux hommes – et puis il sera là. Alors, il va falloir que tu cesses d’empiler les bûches, il va falloir que tu feignes un problème ou la fatigue. Tu lui verras les pieds, à cette crapule, tu ne lèveras pas les yeux et tu l’entendras vociférer. Ce sera très bien.

Tout se passe comme prévu. Tu te refais le scénario : les genoux à terre, face au tas de bois, tu entends le contremaître. Tu ne peux pas le regarder, c’est dangereux. Sans broncher subir le rudoiement, éponger les insultes, être servile. Le laisser monter en puissance, le laisser
devenir le maître de ton destin, endormir sa méfiance.

Puis tu as pris le morceau de bois, comme une bûche ordinaire. Tu l’as coulée dans ta paume. Tu t’es levé dans un bond et dans la détente, tu as visé la tempe et frappé, de toutes tes forces. Tu as vu le bois s’écraser sur le visage, grimace au ralenti. Il est tombé avec un bruit
mat.

Maintenant c’est le silence. Tu es debout. Frappe à nouveau. Ne cogne qu’une fois ! de toutes tes forces encore une fois, avec tout ce qu’il te reste de haine et de vigueur !

Chapitre VI. En songeant à Carthage

VI. En songeant à Carthage – Une mémoire qui parle (1)

Aujourd’hui quand je repense à cette période, ce sont moins les préparatifs mêmes de l’attentat que les nombreuses heures passées en compagnie du vieux Camille qui me reviennent à l’esprit.

Lorsque j’étais avec lui, tout me semblait clair, fluide, évident, encore plus lorsqu’il se lançait dans un de ses longs monologues. C’était comme s’il ramassait de la neige dans sa large paume, la modelait, la transmuait et la lançait vers son but, toujours atteint, et qui était de
tout rendre compréhensible; cette efficacité inventive me fascinait et produisait sur moi des changements dont je perçois encore les effets aujourd’hui.

Camille Vizouchat connaissait l’histoire intime du terroir. Il savait à peu près tout du coin. Un jour que nous nous étions arrêtés à quelques kilomètres de Givet, je m’étais exclamé qu’il me semblait que le paysage était éternel et qu’on aurait presque pu voir, là-haut sur la crête, se dessiner la silhouette d’un éclaireur de la légion Alouette, la légendaire cavalerie gauloise de César.

– Pour l’éclaireur, je te comprends, m’avait-il répondu, mais pour le reste, tu n’y es pas du tout. Regarde…

Et il s’était lancé, le bras tendu, dans la décomposition de ce que j’admirais. D’un geste ample, il avait gommé une sapinière, planté un taillis, aménagé un vignoble, dispersé de petites maisons forestières, inventé une navigation fluviale et ressuscité des hirondelles. Bientôt,
sous l’effet de sa voix lente, à l’imperceptible inflexion -comme s’il y avait un petit garçon espiègle qui courait derrière le vieux professeur aux imparfaits du subjonctif– je vis apparaître un paysage entièrement différent de celui que j’avais sous les yeux.

Ce qui me plaisait le plus dans ces digressions permanentes (dans lesquelles à vrai dire, on reconnaîtra aussi mon goût pour les circonvolutions, tourbillons et guirlandes par lesquels la langue française déploie son génie baroque), c’est qu’elles étaient vivantes. Je veux dire en cela que son propos n’avait pas de but à proprement parler. À rebours des vieux grincheux, Camille ne voulait pas –il ne le pensait probablement d’ailleurs pas– me prouver que c’était mieux avant. Il n’était ni rétrograde ni réactionnaire, il ne faisait pas de comparaison: il était simplement une mémoire qui parle, qui me laissait la liberté de mes rapprochements.
Avec cela, pas l’ombre d’une verbigération: ses phrases étaient denses, terriennes, rugueuses, on pouvait immédiatement en saisir le sens. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Camille n’était pas du genre bavard.

Chapitre V. La cacasse à cul nu

V. La cacasse à cul nu – Des causes du désastre (1)

C’est en raison des grives et de mes grand-parents. Voilà ce que j’aurais dû dire au juge. J’aurais dû clore le bec à mon avocat, refuser sa stratégie, assumer en somme.

Mais il me faudrait des années. C’est seulement aujourd’hui que je peux le dire sans honte, même avec fierté: il ne se serait rien passé sans mes grands-parents et une casserole de grives.

D’abord, c’est parce que je devais l’aider. Ça n’a rien à voir avec de la gentillesse ou de la commisération : les sentiments n’ont rien à voir là-dedans. Cela n’a rien à voir non plus avec le repas qu’il m’avait promis, comme pour me convaincre de le déposer à Monthermé. Je n’aurais même pas eu idée de laisser le vieux Camille devant la porte de la maison de son fils: c’eût été contraire à tous les principes de la solidarité rurale. Le genre de trucs qui vous colle la poisse.

Notez que je n’aurais pas agi de la même manière si le vieux Camille ne m’avait pas été inconnu. C’est précisément parce que je ne le connaissais pas que je ne pouvais pas refuser de le ramener à Monthermé, où je me rendais.

Tout le monde a déjà entendu une de ces histoires dans laquelle un voyageur inconnu frappe à la porte d’un paysan. Il lui demande l’hospitalité ou de l’aide sans se présenter. Le paysan qui refuse est maudit, tandis que celui qui accepte finit comblé de richesses. C’est une manière de faire comprendre à tout le monde à quel point la solidarité est une chose sacrée. C’est le même ressort qui pousse le cycliste ou le motard à mettre pied à terre lorsqu’il croise un de ses égaux arrêté sur le bord de la route: on pense que ça porte malheur de ne pas obéir à la loi tacite qui veut que l’on ne refuse pas son aide à un inconnu frappé par la poisse.