Le tintamarre intérieur (55)

L’appel transatlantique (II)

La lenteur

 Cé, je viens de te lire et d’apprendre. Je suis en Terre-Adélie, j’avais branché mon ordinateur en vitesse avant de passer à la mairie puis de filer à Montpellier. Je t’attends. Veux-tu que je vienne? Que tu ne voyages pas seule? Ce n’est pas une formule de politesse. Tho

Elle me répondit:

Je ne gambergerai pas plus dans le 747 qu’ici et l’avion atterrira. Je m’abrutis en réglant l’intendance: liquider boulot, logement, comptes en banque, contrats, etc. Beaucoup pensent que je rentre au pays, tout simplement. Je me suis offert un moment que je croyais sadique en rétorquant: “Je rentre pour mourir” à mon assureur mais il a cru à une blague.

J’ai dû annoncer à Anne-Lou, qui voulait venir à la Toussaint, que je revenais moi-même un peu plus tard et qu’elle garde donc ses sous – elle vient d’entamer une thèse en histoire à l’Université de Bruxelles et des sous, elle n’en a guère – pour une autre fois qui ne sera jamais… Si tu savais comme j’avais peur qu’elle me perce à jour! Je me suis contentée de dire que j’étais très fatiguée et j’ai inventé un appel sur mon portable pour abréger.

J’ai hâte que tout le monde soit au courant. Rien de plus épuisant que passer son temps à annoncer qu’on va mourir et de devoir convaincre que c’est bien vrai. Si, je vais mourir,  je vous assure… Puisque je vous le dis! Je me tue à vous le dire! L’humour noir me fait rire et ce n’est pas du ricanement, c’est presque une consolation. Moi qui voulais mourir la tête pleine de souvenirs, je me dis qu’il me reste assez de temps pour en fabriquer encore une bonne petite dose. Je veux me persuader que je serai plus forte que la mort, que je vais la prendre de vitesse en quelque sorte en vivant en accéléré, j’allais écrire sans temps mort. Et pourtant je sais aussi – à qui cela servira-t-il? – que la lenteur des jours possède son charme et contribue à la beauté des choses. J’ai de très bons souvenirs de jours de pluie à Coxyde. Gaspiller son temps, quel luxe!

Bon, je bousille le tien, toi qui vas rester dans la beauté des choses, merci Aragon, et je t’embrasse, impatiente de te revoir, et si je pleure ce jour-là, je te prie de bien vouloir m’en excuser. Cela ressemble assez à une formule de politesse vide et pompeuse pour que je te laisse,

C. (comme crever, claquer, clamser – orthographe?, etc.) 😉

Comme tous ces mots sont laids! me suis-je dit en refermant l’ordinateur.

L’avion atterrira, écrit Cécilia. Mardi, en principe.