L’épisode du jour

V. En songeant à Carthage – Les deux projets n’étaient pas liés

Peu de temps après mon arrestation, dans la solitude et la colère, lorsque je pensais être revenu de mon enchantement, j’ai envisagé les motivations profondes du vieux. Je pensai alors qu’il n’attendait rien de positif de son geste. Je me rends compte à quel point j’étais alors passé d’une influence à l’autre. À ce moment, je n’envisageai plus les choses que par le prisme apparemment bonhomme que la clique de flics, de psychologues et de juges d’instruction qui se penchaient sur mon cas s’efforçait à toute force d’appliquer.

J’ai laissé donc dire à mon avocat que j’avais été manipulé pour des raisons purement stratégiques. (On peut dire que l’option a été payante.) Maintenant que je ne risque plus rien à dire la vérité, il faut bien que je reconnaisse que la chose qui me fait le plus honte dans toute cette affaire, c’est de ne pas avoir eu la fierté d’en endosser ma part.

Bien sûr, Camille ne m’avait pas dit qu’il envisageait son suicide mais à y réfléchir maintenant, cela me semble évident. Je dois même m’avouer qu’à plusieurs reprises dans nos conversations, il a voulu aborder le sujet et que c’est moi qui n’ai pas voulu en parler; l’idée de sa mort, la perspective de le perdre, m’étaient insupportables. En trois petites semaines de mon existence, Camille en avait rempli tous les creux.

Je suis toujours persuadé que les raisons qui l’ont poussé à ne pas me le dire franchement ne ressortissent pas à une volonté de dissimulation, mais au contraire à un désir de ne pas mélanger affaire personnelle et collective. C’est tout à fait différent. Il ne faut pas se méprendre. Il restait à Camille quelque chose à faire avant d’exercer son droit à la liberté suprême. Les projets de suicide et d’attentat n’étaient pas liés: c’étaient de toute façon deux choses qu’il avait décidé de faire -l’une aurait existé sans l’autre. Dans sa logique, il n’était pas du genre de Camille de me forcer à la discussion sur un point ou un autre.

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Chapitre VI. En songeant à Carthage

VI. En songeant à Carthage – Une mémoire qui parle (1)

Aujourd’hui quand je repense à cette période, ce sont moins les préparatifs mêmes de l’attentat que les nombreuses heures passées en compagnie du vieux Camille qui me reviennent à l’esprit.

Lorsque j’étais avec lui, tout me semblait clair, fluide, évident, encore plus lorsqu’il se lançait dans un de ses longs monologues. C’était comme s’il ramassait de la neige dans sa large paume, la modelait, la transmuait et la lançait vers son but, toujours atteint, et qui était de
tout rendre compréhensible; cette efficacité inventive me fascinait et produisait sur moi des changements dont je perçois encore les effets aujourd’hui.

Camille Vizouchat connaissait l’histoire intime du terroir. Il savait à peu près tout du coin. Un jour que nous nous étions arrêtés à quelques kilomètres de Givet, je m’étais exclamé qu’il me semblait que le paysage était éternel et qu’on aurait presque pu voir, là-haut sur la crête, se dessiner la silhouette d’un éclaireur de la légion Alouette, la légendaire cavalerie gauloise de César.

– Pour l’éclaireur, je te comprends, m’avait-il répondu, mais pour le reste, tu n’y es pas du tout. Regarde…

Et il s’était lancé, le bras tendu, dans la décomposition de ce que j’admirais. D’un geste ample, il avait gommé une sapinière, planté un taillis, aménagé un vignoble, dispersé de petites maisons forestières, inventé une navigation fluviale et ressuscité des hirondelles. Bientôt,
sous l’effet de sa voix lente, à l’imperceptible inflexion -comme s’il y avait un petit garçon espiègle qui courait derrière le vieux professeur aux imparfaits du subjonctif– je vis apparaître un paysage entièrement différent de celui que j’avais sous les yeux.

Ce qui me plaisait le plus dans ces digressions permanentes (dans lesquelles à vrai dire, on reconnaîtra aussi mon goût pour les circonvolutions, tourbillons et guirlandes par lesquels la langue française déploie son génie baroque), c’est qu’elles étaient vivantes. Je veux dire en cela que son propos n’avait pas de but à proprement parler. À rebours des vieux grincheux, Camille ne voulait pas –il ne le pensait probablement d’ailleurs pas– me prouver que c’était mieux avant. Il n’était ni rétrograde ni réactionnaire, il ne faisait pas de comparaison: il était simplement une mémoire qui parle, qui me laissait la liberté de mes rapprochements.
Avec cela, pas l’ombre d’une verbigération: ses phrases étaient denses, terriennes, rugueuses, on pouvait immédiatement en saisir le sens. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Camille n’était pas du genre bavard.

Chapitre V. La cacasse à cul nu

V. La cacasse à cul nu – Des causes du désastre (1)

C’est en raison des grives et de mes grand-parents. Voilà ce que j’aurais dû dire au juge. J’aurais dû clore le bec à mon avocat, refuser sa stratégie, assumer en somme.

Mais il me faudrait des années. C’est seulement aujourd’hui que je peux le dire sans honte, même avec fierté: il ne se serait rien passé sans mes grands-parents et une casserole de grives.

D’abord, c’est parce que je devais l’aider. Ça n’a rien à voir avec de la gentillesse ou de la commisération : les sentiments n’ont rien à voir là-dedans. Cela n’a rien à voir non plus avec le repas qu’il m’avait promis, comme pour me convaincre de le déposer à Monthermé. Je n’aurais même pas eu idée de laisser le vieux Camille devant la porte de la maison de son fils: c’eût été contraire à tous les principes de la solidarité rurale. Le genre de trucs qui vous colle la poisse.

Notez que je n’aurais pas agi de la même manière si le vieux Camille ne m’avait pas été inconnu. C’est précisément parce que je ne le connaissais pas que je ne pouvais pas refuser de le ramener à Monthermé, où je me rendais.

Tout le monde a déjà entendu une de ces histoires dans laquelle un voyageur inconnu frappe à la porte d’un paysan. Il lui demande l’hospitalité ou de l’aide sans se présenter. Le paysan qui refuse est maudit, tandis que celui qui accepte finit comblé de richesses. C’est une manière de faire comprendre à tout le monde à quel point la solidarité est une chose sacrée. C’est le même ressort qui pousse le cycliste ou le motard à mettre pied à terre lorsqu’il croise un de ses égaux arrêté sur le bord de la route: on pense que ça porte malheur de ne pas obéir à la loi tacite qui veut que l’on ne refuse pas son aide à un inconnu frappé par la poisse.