Avant l’histoire – 1 – Pluies

– Les Français, ils se sont arrêtés sur la Croix-Scaille parce qu’ici, y avait pas de fer. C’est ça qui les intéressait, c’était le fer.

Celui qui venait de me dire ça, c’était Monsieur Delforge, le mayeur de Gedinne. Nous étions fichés les pieds dans la fange, englués dans une humidité qui ne s’était pas levée depuis dix jours, et effectivement, on aurait pu se demander qui serait assez fou pour venir s’installer dans un endroit aussi déprimant sans une bonne raison.

C’était un épisode qui arrivait deux ou trois fois par an: les courants océaniques venaient taper sur le plateau ardennais, le premier obstacle depuis la mer, où ils étaient contrebattus par la masse d’air continentale. Du coup, l’humidité stagnait sur la région, détrempant tout.
Il ne s’agissait ni de drache, d’averses, de crachin ou de bruine; en réalité, ce n’était même pas de la pluie, plutôt quelque chose qui s’apparentait à du brouillard pluvieux. Comme si on vivait au cœur même des nuages.
Tout était gras, et les troncs de bouleaux que nous devions découper et mettre en tas nous glissaient des mains. Nous nous essuyions alors sur nos pantalons, mais c’était peine perdue, ils devenaient à leur tour poisseux et gluants. Quand on retirait nos gants, on voyait le bout de nos doigts strié, comme après un bain prolongé. Y’ mousine, disaient les vieux. Avec ça, pas une pette de vent : on avait l’impression que le temps s’était distendu, puis arrêté, qu’il avait posé ses valises sur le vieux plateau.


Panta Rhei – 1 – Camille Vizouchat

Un roman de P.-J. Boussingault

D’abord il faut savoir que peu de temps avant sa brutale disparition, Camille Vizouchat avait reçu une lettre.

Il faut savoir aussi que ce jour-là, il faisait un printemps du tonnerre et que le vieux était descendu soulager sa vessie au jardin. La lettre était glissée sous la porte, de sorte qu’on n’en voyait que le coin supérieur droit, mais c’était assez pour dévoiler le petit logo du centre hospitalier universitaire, duquel il craignait les résultats.

Camille Vizouchat n’était pas à cinq minutes. Il fit le détour par la cuisine pour sortir par l’entrée de service, en ouvrit la porte, descendit les quelques marches et se planta devant la haie de lauriers-cerises.

Le jet ne vint pas. Sans s’étonner, il remonta sa braguette. Soupir.

Puis il recommença l’opération à zéro. Précautionneusement, pour se donner toutes les chances de réussite, il détailla mentalement les diverses opérations nécessaires: planter ses pieds bien parallèles, s’affaisser légèrement, porter son regard vers un vide à hauteur d’homme, diriger les mains vers le bas-ventre, de l’une saisir la boucle de la ceinture, de l’autre retirer la pointe du passant, puis dégrafer le bouton, descendre la fermeture éclair, dégager le sexe et, dans une expiration, commencer à pisser.

Rien à faire.

Ça lui avait coupé la chique, cette histoire d’enveloppe.

Il était certain que les résultats étaient mauvais: il était cuit, tout simplement. Mais il pensait aussi que différer l’ouverture de cette satanée lettre ne changerait rien à la révélation de son contenu. À un autre, il aurait même conseillé d’en prendre connaissance le plus rapidement possible, histoire d’en être quitte. Mais il y a loin du conseil aux autres à l’application à soi, et Camille Vizouchat n’oserait pas ouvrir la lettre de sitôt, il le savait parfaitement.

Il revint à sa cuisine, mâchouilla son solide et habituel petit-déjeuner, les yeux perdus dans le vague; il se sentait un peu lâche. Sur la table, le petit poste radio pointait son antenne à l’oblique et diffusait son bavardage. Le son était clair.

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Épilogue de « Norbert et ses pirates »

Partir un jour

Les chapitres XIX nous ont montré trois fins différentes. Quelle vanité d’auteur! La fin, la vraie, il n’y en a qu’une. Alors, Norbert, pirate en rêve ou en réalité? Ninon, douce amoureuse ou monstre inarrêtable? Ou les deux, l’un et l’autre, l’un avec l’autre, l’un sans l’autre, l’un contre l’autre? Qu’importe! La fin, la voici, pareille pour elle, pareille pour lui, pareille pour vous: c’est la mort. Si les civilisations sont mortelles, les mythes, alors, pensez! Norbert est vieux, Norbert est malade, Norbert se meurt, Norbert est mort. Ainsi finit le mythe. Ainsi finit le feuilleton. Si d’aventure, au ponant, vous voyez un beau voilier filer vers le soleil qui se meurt, lui aussi, ayez une pensée pour Norbert Rébuffat.
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