Le tintamarre intérieur (32)

Comment se rompent les digues (V)

Le carnet à spirale

Notre histoire à nous repartait de plus belle. Un peu cahin-caha. Au fond, je me demandais déjà si le sens du péché ne m’avait jamais quitté. Malgré tout, dans l’acte que nous commettions, il y avait une profanation – même si le seul sacré qui vaille était une question intime plutôt que divine. Ces états d’âme résistent toutefois peu aux discours consolateurs pratiques comme: “Nous ne faisions de mal à personne”. Encore eût-il fallu qu’ils fussent vrais.

Or la machine infernale s’était mise en marche. Comme l’adultère est difficile à organiser, en effet! Pourtant j’aurais cru que celui-là, intermittent, dépendant d’un calendrier extérieur et plaçant les amants dans un décor lointain où quelques précautions élémentaires suffisaient, était à cet égard tout à fait privilégié. Naturellement, au fil du temps, les occasions réelles apparurent trop peu nombreuses. On en inventa, on commit des imprudences. Là encore j’anticipe et j’accélère, comme si la hâte d’en finir avec ce récit pouvait distordre le temps. Nous avions quarante ans et le besoin de trouver en l’autre le complément à une vie conjugale qui ne nous satisfaisait pas. Entre Chiara et moi, cela n’avait que peu à voir avec la mésentente qui existait depuis longtemps chez les Muret. Là, le combat était évident; ici, l’esquive était érigée en règle de vie mais la courtoisie et l’estime restaient.

C’est Chiara Fontanella qui me quitta et Cécilia Maillart n’y fut pour rien. L’événement se passa en 1991. Un dimanche de mai, à la suite d’une indiscrétion involontaire, j’appris qu’elle aussi, de son côté, avait un autre homme dans sa vie. Elle téléphonait depuis Rome et me priait de chercher un carnet de notes dans son bureau. Je fouillai en vain le tiroir indiqué. Elle insista.

– Cherche! Un petit carnet à spirale, bleu marin.

Je souris à la faute et je finis par le trouver, mais dans sa table de nuit. En soulevant le carnet, qui n’était ni petit ni bleu, marin ou marine, mais moyen et gris foncé, je fis tomber un autre carnet, plus petit, que je ne connaissais pas. Machinalement, je jetai un œil dessus. Tout de même, ce fut un choc. Oh, mesuré, certes. Je m’abstins de faire la moindre scène – j’ai le sens du ridicule – et au contraire, je soupesais l’avantage de la découverte. Entendons-nous: il ne s’agissait pas de stratégie de bas étage, d’une arme utile à dissimuler en cas d’attaque ennemie. Il s’agissait d’imaginer un nouvel équilibre. N’aurait été la dissimulation de ma propre liaison avec Cécilia Maillart, j’aurais été soufflé, tout de même, d’apprendre que cette femme qui était officiellement la mienne et qui savait encore à l’occasion se montrer aimante menait comme on dit une double vie. L’ironie de la situation était que son amant était lui aussi un confrère; je veux dire par là qu’il était journaliste, et à Rome. Je compris pourquoi mes propres voyages étonnaient si peu. Elle allait souvent à Rome, avec le prétexte tout trouvé de son fils aîné. Je ne voulais pas voir et elle non plus, sans doute, qui ne creusait pas mon soudain intérêt pour les congrès hollandais. Il y avait à peu près deux ans que cette liaison avait commencé. Deux autruches cohabitaient en Terre-Adélie.

Deux autruches, un pélican, les deux cygnes, quelques pigeons, qui va être le dindon de la farce? Éléments de réponse demain!