L’épisode du jour

XXIV. Les jalons (2)

J’avais du mal à considérer que cela n’était qu’une simple coïncidence. J’escompte qu’il y a des choses qui ne nous apparaissent que lorsqu’elles sont mûres et que, si cette révélation n’est pas un signe à proprement parler, celle-ci donne un sens à notre projet propre, comme si nous avions besoin de l’épaisseur du temps et des actions entreprises par nos prédécesseurs pour valider nos propres actions, en une sorte de bénédiction symbolique.

Il en va ainsi de celui qui, par un matin de novembre, deux ans après la récolte du fruit du travail de son aïeul, plante sa houe-hache à l’entame de sa ligne et, pesamment, agrippe les trois premiers jalons ; un de ses petits-enfants lui servira de petite main (avec son dos perclus, il a besoin de quelqu’un pour lui tenir son sac et lui tendre les plants) ; il pleuvine, il n’y a pas de vent, les conditions sont idéales.

Le vieux monsieur tourne autour de son premier jalon, il arpente la parcelle, fiche le jalon dans le sol, l’enlève, le met un peu plus loin, puis finalement se rapproche d’un demi-mètre de la lisière, d’où il ordonnera son chantier ; le vieil homme est satisfait, il regarde loin devant lui ;
l’enfant ne comprend pas la lenteur minutieuse de son grand-père, il est déjà trois mètres en avant, il ne recevra pas d’explications sur la disposition des lignes, en fonction des débardages et des coupes à blanc futures ; il voudrait surtout que son grand-père se mette à la plantation, on ne lui avait pas dit qu’il fallait jalonner – et que cette opération fastidieuse était la clé d’une plantation réussie.

Or l’enfance prend du champ, elle a bientôt une vingtaine de mètres d’avance ; le vieil homme a souri : il en est quitte de fournir des renseignements inaudibles, cela arrange bien son caractère taciturne ; peut-être s’est-il revu, pareillement gamin (mais chaussé de sabots) occupé aux mêmes tâches, tiens se dit-il faudrait quand même que j’aille faire un tour au cimetière, il faudrait nettoyer la pierre du pépé. Le voilà arrivé au tiers de sa ligne. Il reprend ses marques depuis la lisière (quatre grandes enjambées depuis le bord de la parcelle) et plante un second jalon. Devant lui, à quinze mètres, l’enfance qui n’a rien vu l’exhorte à accélérer et lui demande en criant à quel moment on va vraiment commencer à planter pour de bon. Il faut que l’enfance s’arrête, qu’elle fasse demi-tour et qu’elle vienne se placer à côté du second jalon. Grand-père explique qu’il va aller planter le troisième jalon au bout de la ligne, dans l’exact alignement des deux premiers. La première ligne sera tracée. Ensuite, il se reportera deux mètres plus loin, ce qui correspond à la longueur totale du jalon, et ils répéteront l’opération dans le sens inverse, sur la deuxième ligne. Lorsqu’elle sera tracée à son tour, ils pourront alors commencer à planter dans la ligne, un plant tous les mètres et demi.

Étourdi par ces explications, l’enfance tempère un peu son impatience. Après, c’est un trou noir. À peine si l’enfance se souviendra confusément de la silhouette de son grand-père, force lente penchée sur sa houe-hache, masse sombre et obstinée, humble et fière comme une péniche.

Chapitre XXIV. Vie et mort de Camille Vizouchat, héros du maquis

XXIV. Vie et mort de Camille Vizouchat, héros du maquis (1)


Je sais qu’il se serait rebellé à cet aveu, mais j’ai toujours aujourd’hui l’impression que Camille a écrit ces lignes pour moi. C’est faux, bien sûr : elles ont été rédigées des années auparavant, lorsque Albert, Jean- Michel et Camille s’étaient mis d’accord pour travailler à la rédaction
d’un livre sur la résistance ardennaise.

Ces quelques lignes doivent être à mon sens les dernières que Camille a écrites sur le sujet. Je n’ai rien trouvé de postérieur dans la caisse, sinon des contributions périphériques de Monsieur Albert et Jean-Michel sur la vie quotidienne durant la guerre et la généalogie des protagonistes.

Ce vaste projet était né sitôt après la guerre, et les trois amis y avaient consacré une part importante de leurs activités. Sans doute n’avaient-ils jamais digéré l’épisode de la dénonciation et voulaient-ils se venger de l’injure qui leur avait été faite. Le projet avait fini par tomber à l’eau. Monsieur Albert se souvenait que c’était peut-être tout simplement la lassitude ou la volonté de refermer les pages douloureuses du passé qui avaient fini d’éteindre leur volonté. Mais il en était resté cette caisse, qui m’était finalement revenue.

Chapitre XXIII. Le printemps des fanfarons

XXIII. Le printemps des fanfarons (1)

(…)
Nous les voyions passer, décharnés, épuisés vêtus des guenilles avec lesquels ils étaient arrivés, un an auparavant. C’était une vision terrible. À ce moment, aucun des autres prisonniers n’aurait envisagé oser se plaindre de son propre sort. Vingt ans plus tard, je les vois encore passer, fantômes, squelettes debout derrière les barbelés. La colère, le dégoût et la honte ne m’ont jamais abandonné.
(…)
Durant mon procès pour marché noir, mon oncle était venu témoigner en ma faveur. Il avait joué les père-la Vertu et avait tenté d’amadouer l’avocat général. Lui, c’était un malin, il sentait que le vent commençait à tourner, il en était presque sympathique. Il ne parlait pas de
punition exemplaire, mais de sanction appropriée. Il ne m’a jamais accusé d’être un partisan. Je m’en suis tiré à bon compte, je crois.
(…)
Mon oncle connaissait exactement mon état d’esprit et les sentiments que j’éprouvais pour Lisa. Aux mots qu’il employait, je comprenais qu’il me disait « tiens-toi tranquille, tu seras en sécurité et tout ira bien ». J’en avais conclu qu’il n’avait pas non plus laissé tomber Lisa et je ne m’inquiétais pas trop pour elle. S’il lui était arrivé quoi que ce soit, il aurait trouvé le moyen de m’en avertir.
(…)
Je suis entré au Lager sans savoir où je mettais les pieds mais il ne m’a pas fallu longtemps pour faire le lien avec le mari de Lisa. C’était une idée fixe (qui me permettait peut-être de tenir le coup). Je m’étais imaginé qu’il n’était peut-être pas mort et que s’il était quelque part, c’était forcément au camp des Mazures. Je voulais savoir s’il était vivant ou mort et je ne voyais que des avantages dans l’un ou l’autre état : s’il était mort, Lisa était libre ; s’il était vivant, je saurais que mon histoire avec Lisa était définitivement impossible et j’en aurais été quitte. Ce qui me rongeait, c’était de ne pas savoir. Chacun avait sa stratégie pour résister mentalement. Karim, c’était la commisération, moi ce n’était pas glorieux mais c’était la curiosité.